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Les Carnets de descente de Pierre Tardivel






Première descente de l'Epéna  (VANOISE) le 10 Avril 1999

La première descente de l’Epéna; voilà bien une réalisation qui se rapproche beaucoup de mon idéal, en matière d’aventure extrême :

 Le 10 Avril 99, en compagnie du surfeur Marco Siffredi, j’ai du ouvrir une nouvelle voie pour atteindre ce beau sommet du Parc National de la Vanoise, avant d’en réaliser la descente en ski et en surf. Les voies d’escalade existantes, trop difficiles, ne nous permettaient pas de monter là-haut avec nos engins de glisse et chaussures de slalom!  Nous avons dû déployer toute notre énergie d’alpinistes pour franchir les difficultés techniques qui nous ont fait douter jusqu’au bout : pentes de glace à 55°, escalade rocheuse, rochers instables, rappel pendulaire...

Quel bonheur d’atteindre enfin le sommet, avec en plus la joie d’avoir inventé un bel itinéraire que personne ne soupçonnait : ce sera la voie Pierrot-Marco.

Ce bonheur, tous les alpinistes en rêvent et le recherchent; mais nous avons en plus de gros avantages sur eux : nos planches, qui vont nous permettre de ne pas galérer lors d’une longue et fastidieuse descente à pieds. Après le sommet, on se transforme en free-riders, à la recherche des belles courbes, des sensations de glisse, de vitesse, tout cela dans un univers vertigineux : 450 m. de vide, des pentes à 50 ° qu’il faut maîtriser parfaitement; sous nos spatules, une paroi verticale. Un jeu d’équilibre, mais aussi une confrontation avec le risque, qui nous permettent de mieux nous connaître et de se dépasser.

 L’aventure est toujours là, puisqu’il s’agit aussi d’une première, où on est toujours en proie au doute. Ce couloir sud-ouest, très esthétique, est visible depuis les remontées mécaniques de Pralognan et pourtant personne n’avait pu le descendre avant nous.

 Parfois je me sens coupable de ressentir une certaine fierté, d’être un peu prétentieux. Mais qu’importe, aujourd’hui j’ai surtout la joie d’avoir pu partager une aventure qui est trop souvent solitaire. J’espère qu’après cette expérience, la passion de Marco pour la pente raide sera encore plus vive. De plus, je suis content qu’il ait découvert ce petit coin préservé des Alpes, où on a le privilège d’observer une faune et une flore protégées, dans un décor de rêve.

 Le Ski Extrême, ou Ski Alpinisme (peu importe l’appellation), est surtout pour moi un excellent moyen de vivre en harmonie avec la nature, et de m’éclater dans une Aventure complète et complexe, que l’on peut même connaître tout près de chez soi !

Cotation : 5.3 / E4 / TD

Pierre Tardivel

 

Versant Sud des Courtes : Couloir Angélique le 25 mai 1999

  Un nouveau couloir en skis dans le Massif du Mont-blanc, sans rappel, ni dry skiing, c’est encore possible aujourd’hui !

Il suffit pour cela de s’éloigner un peu des secteurs sur fréquentés des remontées mécaniques, d’ouvrir les yeux et d’attendre d’excellentes conditions d’enneigement...

 Il y a plusieurs années que j’avais repéré cette superbe ligne dans le versant Sud des Courtes: un couloir parfaitement rectiligne sur 600 m. de dénivelé, tellement évident qu’il aurait dû attirer la convoitise des skieurs extrêmes du coin. Seulement voila, il est rarement en conditions et la sortie est souvent en rocher. L’année 1999 aura été marquée par un enneigement surabondant, masquant les falaises et remplissant les goulets les plus profonds. Mon couloir des Courtes était enfin enneigé et entièrement skiable. Seul point noir: une météo extrêmement capricieuse et imprévisible, et la difficulté de trouver deux jours de soleil de suite.

Départ le 24 Mai après midi en empruntant le téléphérique de l’Aiguille du Midi, puis en descendant la Vallée Blanche, dont les crevasses sont complètement bouchées. Je suis parti seul, mais un copain espère pouvoir me rejoindre au refuge, ce soir. Je monte au Couvercle en passant par la rive droite du Glacier de Talèfre: un peu expo aux chutes de pierres, mais rapide.

 Le soir, comme d’habitude, le ciel se couvre et l’orage menace. La météo annonce du beau temps pour le lendemain, mais je suis inquiet.

Mon copain ne m’a pas rejoint au refuge; c’est donc encore une aventure en solo...

 Le lendemain à 4 heures, le ciel est encore couvert; déprime !

Je me prépare tranquillement, et démarre en peaux de phoque à 5h30, en me disant que j’irai au moins voir au pied du couloir à quoi il ressemble.

À 7h30, je débute l'ascension du couloir, car de petites éclaircies semblent vouloir se développer.

La neige est assez dense et je suis confiant sur les possibilités de regel.

Sur toute sa hauteur, le couloir est creusé par une goulotte centrale qui permet une escalade plus facile, car la neige y est dure. Par contre, je vais devoir skier sur les contre pentes latérales, qui sont tout le temps raides.

Pour l’avoir observé il y a quelques jours depuis la Vallée Blanche, je sais que le soleil vient très tard dans ce couloir, et je ne me presse donc pas; je prends même le temps de ramasser quelques petits cristaux sur les rives : Le coin est assez prolifère, et je constate de nombreux points de rappels sur les rochers. Je suppose donc que l’endroit est bien connu des cristalliers !

Après 3 heures d’escalade, je me dresse enfin au sommet des Courtes (3856 m.). Le ciel est maintenant bien dégagé.  Panorama superbe et magnifique domaine skiable réservé aux skieurs extrêmes : D’ici démarrent 8 itinéraires à skis !

 Je chausse rapidement les skis car le début de la descente est en versant est. Il est surprenant que l’arête sommitale soit si enneigée; je peux d’ailleurs la skier intégralement. Après une dizaine de virages dans un petit couloir étroit, je traverse une cinquantaine de mètres à l’horizontale à droite pour rejoindre le sommet de la Nord-Est des Courtes. C’est aussi le point de départ de mon couloir, versant sud. Par contre, celui-ci n’a pas encore  pris le soleil et il va falloir attendre longtemps, car la neige est gelée en surface. Je creuse une énorme baignoire sur le fil de l’arête de neige, et essaye de m’y assoupir pendant que le soleil fait son travail !

À 12h30, estimant que la neige est enfin bonne, je remets les skis et attaque les choses sérieuses : les dix premiers mètres sont les plus étroits (3 mètres de large) et les plus raides de toute la descente. Je suis impressionné par l’ambiance. J’embrasse du regard 600 m. de couloir, et j’aperçois même la rimaye. Le haut du couloir n’a chauffé qu’une demi-heure et la neige est encore dure. les prises de carres sont délicates, et il faut être attentif pour ne pas brouter. Avec des skis nerveux et bien affûtés, je passe sans problème.

Plus je descend et plus la neige est douce. Par contre après 100 m. de descente, la goulotte est bien marquée et m’oblige à skier sur les bords : je choisis la rive droite, plus molle. En étant à présent bien échauffé, le ski est plus facile et devient même ludique : je m’amuse à aller chercher les contre pentes les plus raides, et avale ainsi rapidement quelques centaines de mètres. Ces moments de volupté sont toujours trop courts, surtout lorsqu’on les compare à la durée et à la fatigue de la montée. Mais peu importe le prix à payer lorsqu’on peut vivre des moments réellement exceptionnels!

Dans le bas du couloir, la neige est un peu trop molle, car le soleil est arrivé bien plus tôt qu’en haut. Je négocie donc une traversée à skis de la goulotte, pour aller sur la rive gauche, encore dure mais minée de vieilles boules d’avalanches gelées. Je dois me battre à présent pour ne pas me faire déséquilibrer et culbuter sur cette râpe à fromage !

Le saut de la rimaye est une grande satisfaction, tant j’ai douté de la réussite tout au long de la montée. À cause des nuages et de la neige verglacée, j’avais même envisagé de tout redescendre à pieds !

Une aventure finalement bien réussie, où le plaisir efface le risque et la difficulté.

C’est ma troisième première sur les Courtes; une descente superbe que je conseille vivement.

Je la dédie à ma fille Angélique.

 Cotation : 5.4 / E3 / D-     ( pentes soutenues à 50° avec contre pentes plus raides).

Pierre Tardivel

 

Le Couloir de l'Aiguille Chenavier le 17 Juin 1999

Je tenais à finir cette belle saison 99 en allant voir du côté des grandes faces Nord du Massif du Mont-Blanc; c’est souvent là que se passent les choses sérieuses au mois de Juin.

 Après ma descente du Couloir ANGÉLIQUE, j’ai jeté mon dévolu sur le couloir de l’Aiguille Chenavier, versant Nord-est des Courtes, car je trouvais très sympa l’idée d’enchaîner deux premières sur le même sommet, dans un massif où beaucoup de gens pensent que tout a déjà été fait!  Cela bien sûr en respectant une logique de skieur: pas de corde et que du bon ski dans la neige(pas sur les cailloux).

Et puis ce couloir, qui me tentait depuis plusieurs années, est vraiment très beau: assez direct, un peu sinueux, raide tout le long avec quelques étroitures. Il me fait un peu penser au Couloir Jager du Tacul.

Comme souvent, c’est une course faite pour les courageux: il faut aller tout au bout du Glacier d’Argentière pour le voir enfin. De plus, il est entièrement skiable à une époque où le Téléphérique des Grands Montets est fermé. Il faut donc monter au Refuge d’Argentière en partant de tout en bas!

 

Le 16 Juin après midi, je démarre donc de La Crèmerie, pour remonter la piste(déneigée) qui mène à Lognan. Le sac est lourd; je monte en baskets en portant les chaussures de slalom, les skis, adaptateurs, peaux de phoque... La neige a beaucoup fondu à cause de la pluie, et il faut grimper à 2200m. avant de chausser. En étant philosophe, on transforme cette galère en agréable ballade au cœur de la nature: la marche dans les rhododendrons, les senteurs printanières, la vue d’une marmotte ou d’un bouquetin, et puis le sentiment de vivre intensément la montagne: En enlevant le téléphérique, le sommet devient plus imposant, la course plus compliquée, et les joies de la réussite sans doute plus fortes.

Au refuge, ces petites fatigues sont vite oubliées, et la journée du lendemain s’annonce prometteuse: Les faces sont très enneigées; les Autrichiens sont même skiables. Par contre, je ne peux pas voir mon couloir, qui est caché derrière la Nord-est des Courtes. Suspens!

Le 17, réveil à 3h30, pour démarrer l’escalade du couloir à 6h30. Mauvaise surprise, la rimaye ne pourra pas se sauter à la descente: trop haute, avec une réception en neige béton, ravagée par les coulées et les boules. Je démarre l’ascension dans de bonnes conditions, sur une neige dure où je progresse rapidement. Dès son lever, le soleil chauffe le couloir, et je ne dois pas m’attarder. Avec ses 700m. de dénivelé, cet itinéraire est assez long, mais pas fastidieux: l’ambiance change souvent, au fil des différentes contre pentes qui s’enchaînent et que je découvre les unes après les autres. Ce couloir est très encaissé, et les Aiguilles Croulante et Chenavier qui me surplombent sont impressionnantes. Vers 3600m., je suis d’ailleurs impressionné en profondeur par une grosse pierre qui me percute violemment l’avant-bras droit: une méchante douleur me fait douter quelques minutes de la suite des évènements. Avec de la neige, je réduit rapidement la taille de la grosse bosse qui a poussé sur le muscle, et continue tant bien que mal vers le haut, en évitant de me servir de ce bras. Je m’en tire bien; l’os aurait pu casser. Et je crois que je pourrai tenir un bâton de ski, bien que je ne puisse plus déplacer la main!

50 m. avant l’arête sommitale, je rejoins la Nord-Est des Courtes. Le contraste est saisissant: je passe ainsi d’un couloir raide et sévère à de vastes pentes douces et régulières.

Au lieu de démarrer du sommet de la Nord-est, je préfère continuer vers les Courtes, pour skier intégralement l’arête, comme je l’avais fait le 25 Mai. En faisant cela, je sais que je perds une heure et que la neige sera probablement très molle, mais j’aurai le plaisir de partir du sommet, ce qui revêt pour moi beaucoup d’importance.

 À 10h., je quitte cette superbe cime, par un rapide dérapage sur l’arête. Lorsqu’elle devient trop effilée, je bascule à gauche, versant Est, dans un couloir étroit où la neige est déjà pourrie par le soleil. La bagarre commence: des virages violents où j’ai peur de toucher les rochers, et où la neige part parfois en gros paquets. Avec 700 m. de vide en dessous, ce n’est pas très rassurant!

40 m. plus bas, je débouche dans la Nord-Est et curieusement la neige est plus dense; je peux enfin me lâcher; de grandes courbes rapides qui provoquent plaisir et griserie. de courte durée, car il faut retourner dans la gorge du Chenavier!

Je descend la première rampe avec précaution car là aussi la neige est très ramollie, à cause de l’exposition Est. Une traversée rapide vers la droite me mène au cœur du couloir où la neige est enfin correcte: dense, mais un peu ramollie en surface pour être facilement contrôlée. Voilà précisément le genre d’ambiance que je recherche tant : une pente extrême, mais facile à skier; un environnement hostile où j’ai l’impression de tout maîtriser; un couloir vertigineux en dessous des spatules, dans un décor de rêve...

Quand tout va bien, tout va vite!   À chaque virage, je perds une dizaine de mètres; je joue avec le peu d’espace qui m’est alloué entre les rochers et la goulotte. Celle-ci est d’ailleurs extrêmement profonde et impossible à traverser. Je skierai donc tout le long sur la rive droite.

Dans la bagarre, j’ai complètement oublié la douleur de mon bras meurtri.

Mais en descendant, la neige se dégrade et la partie basse est vraiment un calvaire: je dois lutter pour virer en sécurité. J’ai toujours peur de planter une spatule ou un talon, et il est difficile d’enchaîner les virages sans que des grosses masses de neige ne se mettent en mouvement. Là, c’est vraiment de l’extrême! La sensation d’être très près de la limite n’est vraiment pas ce que je recherche. Le plaisir vient plutôt de l’impression de maîtrise totale, et est fortement lié aux conditions de neige. Aujourd’hui, c’est moyen!

À la rimaye, je suis obligé de traverser loin à gauche pour trouver un passage moins haut où je peux sauter.

 La première sensation ressentie est tout d’abord le soulagement: celui d’avoir pu quitter vivant et sans grosse casse un endroit si dangereux. Les chutes de pierres sont assez nombreuses, et le risque d’avalanche marqué.

Mais il y a aussi le bonheur d’avoir réalisé un vieux rêve, d’être allé au bout d’une aventure pas très évidente; le plaisir de l’alpiniste qui découvre une nouvelle ligne, et qui en revient en se disant que c’était une bonne idée!

Bien sûr ça aurait pu être plus facile, mais si la montagne était complètement apprivoisée, elle perdrait sans doute beaucoup de son charme!

 Cotation 5.4 / E3 / D

Pierre Tardivel

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